Le dernier verre du Normandie
- Rédaction Logos

- il y a 1 jour
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Une nouvelle de Gilles Brand

Je me souviens parfaitement de cette nuit.
Je pourrais même dire que je la revois avec une précision inquiétante, comme si chaque détail avait été gravé dans ma mémoire par une force obscure.
C’était lors d’une traversée à bord du SS Normandie.
Le navire, immense et silencieux, fendait l’Atlantique avec une majesté presque surnaturelle. Les passagers dormaient pour la plupart. Les salons s’étaient vidés peu à peu, comme si une fatigue invisible avait gagné chacun d’eux.
Mais moi, je ne pouvais dormir.
Quelque chose dans l’air du navire, une tension à peine perceptible, me maintenait éveillé.
Je descendis alors au bar.
Le lieu était presque désert.
Les grandes parois de verre gravé diffusaient une lumière pâle. Les lampes jetaient sur les murs des ombres longues et tremblantes.
Derrière le comptoir, le barman essuyait lentement un verre, avec cette patience mécanique des hommes habitués aux longues nuits de mer.
Je commandai un cognac.
Au même moment, un piano se mit à jouer.
Je me retournai.
Dans un angle du salon, à moitié dissimulé par une colonne de métal poli, un pianiste était assis devant l’instrument.
Je jurai pourtant que la pièce était vide lorsque j’étais entré.
La musique qu’il jouait n’était pas une mélodie connue.
C’était plutôt une suite d’accords lents, presque funèbres, comme si chaque note tombait dans l’air avec un poids étrange.
Je regardai autour de moi.
Le barman avait disparu.
Je n’avais pas entendu ses pas.
Le piano continua.
Les notes semblaient résonner bien au-delà du salon, comme si elles traversaient les ponts du navire et descendaient jusqu’aux profondeurs de l’océan.
À cet instant précis, un phénomène inexplicable se produisit.
À travers les hublots du bar, la mer devint étrangement lumineuse.
Pas la lumière de la lune.
Une lueur froide, presque spectrale, qui semblait venir du fond même de l’Atlantique.
Le pianiste ralentit.
Ses mains restèrent suspendues au-dessus du clavier.
Puis il se tourna vers moi.
Je ne distinguai pas clairement son visage.
Mais je vis ses yeux.
Ils avaient une fixité étrange.
Une fixité que je n’ai jamais pu oublier.
— Vous entendez ? murmura-t-il.
Je tendis l’oreille.
Au début, je ne perçus rien.
Puis, très lentement, un autre son se mêla à celui du piano.
Un grondement profond.
Comme si l’océan lui-même répondait à la musique.
Le pianiste sourit.
Un sourire presque triste.
— La mer écoute toujours, dit-il.
À cet instant, les lampes du salon vacillèrent.
La musique reprit.
Mais cette fois les notes étaient différentes.
Plus rapides.
Presque paniquées.
Je me levai brusquement.
Et lorsque je me retournai vers le piano…
Il n’y avait plus personne.
Le tabouret oscillait encore légèrement.
Les touches vibraient sous un dernier accord suspendu.
Je quittai le bar précipitamment.
Dans les couloirs du navire, les passagers dormaient paisiblement.
Personne ne semblait avoir entendu quoi que ce soit.
Le lendemain matin, je redescendis au bar.
Le barman était là.
Je lui demandai qui avait joué du piano la nuit précédente.
Il me regarda longuement, avec une expression que je n’oublierai jamais.
Puis il répondit d’une voix basse :
— Monsieur… le piano bar est fermé la nuit.
Il marqua une pause.
— Depuis l’accident du pianiste… il y a deux ans.
Depuis ce jour, je n’ai jamais repris la mer.
Mais parfois, certaines nuits, lorsque le vent souffle contre mes fenêtres, il me semble entendre un piano très lointain.
Un piano qui joue quelque part sur l’Atlantique.
À bord d’un navire qui glisse encore dans la nuit.
Et qui s’appelle Normandie.




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