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‎Les reines de Dantokpa.

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    Rédaction Logos
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

Par Judith Tognon - Rédactrice LOGOS Afrique


En lisant ce texte, écoutez Batonga d’Angélique Kidjo. Née au Bénin, cette chanson porte la voix de celles qui avancent sans attendre qu’on leur ouvre la voie. Elle raconte la force, la dignité et l’espoir transmis d’une génération à l’autre. Une musique à l’image des femmes de Dantokpa : debout, courageuses, et déjà tournées vers l’avenir de leurs enfants.





Introduction de la rédaction

À Dantokpa, le jour ne commence pas avec le soleil. Il commence avec le bruit des camions, les pas dans la boue, les paniers que l’on saisit avant les autres et les comptes que l’on fait en quelques secondes.

Dans ce marché immense de Cotonou, des milliers de femmes travaillent sans bruit médiatique, sans titre et sans reconnaissance. Elles négocient, transportent, organisent, vendent et recommencent chaque matin. Derrière chaque panier de tomates se joue bien davantage qu’une simple transaction : l’école d’un enfant, un loyer, un médicament, parfois l’avenir d’une famille entière.

Ce texte venu du Bénin rend hommage à ces femmes que l’on croise sans toujours les voir. À leur intelligence, à leur courage et à cette forme d’amour silencieux qui consiste à construire, jour après jour, la vie de ceux qui viendront après elles.



‎Les reines de Dantokpa.


Il est sept heures du matin. Le camion ne s’est pas encore arrêté. Et elles courent déjà.

Les pagnes attachés en deux ou trois couches autour du corps. Le pantalon relevé pour ne pas le salir. Les pieds dans la boue noire de Dantokpa. Les bras tendus vers les paniers de tomates qui dépassent de la bâche.

Elles crient. Elles négocient. Elles comptent vite dans leur tête.

Cinq mille. Sept mille. Non, six mille cinq cents francs.


Le camion est encore chaud. Le marché, lui, est déjà en guerre.

Je les ai regardées un matin. Longtemps. Avec une honte tranquille.

Moi qui trouve certains matins difficiles à commencer. Moi qui, parfois, repousse une réunion parce que je n’ai pas assez dormi. Elles, elles étaient là depuis l’aube. Sans avoir hésité. Sans s’être demandé si elles en avaient envie. Parce que la question ne se pose pas.

Le marché n’attend pas. Et leurs enfants non plus.

On ne sait pas leur nom. On ne connaît pas leur histoire. On passe à côté d’elles chaque jour, dans ce marché immense, bruyant et humide qu’est Dantokpa.

On leur achète des tomates. On en négocie parfois le prix, sans penser à ce que ce prix représente pour elles. Sans penser que ce panier de tomates, elle a couru pour l’obtenir. Qu’elle l’a porté sur sa tête, dans la boue. Qu’elle l’a disposé sur une natte à même le sol. Qu’elle a attendu sous le soleil ou sous la pluie.


Chaque tomate vendue représente une fraction de quelque chose de plus grand : une scolarité, un loyer, un médicament, un rêve discret qu’elle n’a jamais raconté à personne.

Je me suis assis près de l’une d’elles, un matin. Elle s’appelait Adjoua. Ou quelque chose qui ressemblait à cela. Je n’ai pas osé lui redemander.

Elle avait les mains usées et les yeux vifs. Je lui ai demandé depuis combien de temps elle était là. Elle a ri. Pas pour se moquer, mais parce que la question lui semblait drôle.

« Depuis que ma mère m’a amenée ici. J’avais douze ans. »

Douze ans.

Elle m’a montré sa place. Deux mètres carrés, à peu près. Une natte. Un parasol percé. Quelques paniers.

« C’est mon bureau », m’a-t-elle dit.

Avec une fierté tranquille qui m’a traversé.

Son bureau.


Elle n’avait pas besoin que je comprenne. Elle savait ce que cet espace valait, ce qu’il lui avait coûté, ce qu’il lui rapportait et ce qu’il représentait pour les siens.


Il y a des gens qui travaillent dans des bureaux climatisés et ne produisent rien de tangible. Et il y a des femmes qui, sur deux mètres carrés de natte posée dans la boue, font tourner une économie entière.

Ce continent tient debout grâce à ces femmes.

Dantokpa est le plus grand marché d’Afrique de l’Ouest. Des milliers de femmes. Des millions de transactions quotidiennes. Une économie informelle que personne ne mesure véritablement, parce que personne n’a encore trouvé comment comptabiliser ce qui ne rentre pas dans les cases.


Ces femmes sont logisticiennes, financières, négociatrices et gestionnaires de stocks. Elles font tout cela sans formation certifiée, sans diplôme accroché au mur, avec une intelligence pratique, vive, aiguisée par des années de terrain, que n’importe quelle école de commerce devrait étudier.


Ce qui me touche le plus, ce n’est pas leur force, même si celle-ci est réelle et immense. C’est leur but.

Demandez à n’importe laquelle d’entre elles pourquoi elle fait cela. Elle ne parlera pas d’elle-même. Elle parlera de ses enfants, de l’école qu’elle paie, du fils qui est en terminale, de la fille qu’elle veut envoyer à l’université.


Elles ne construisent pas seulement leur propre vie. Elles construisent celle de ceux qui viennent après elles. Dans la boue, en courant derrière des camions, avec des pagnes superposés autour du corps. Et c’est peut-être la forme la plus pure de l’amour que l’on puisse observer dans une ville africaine.


Je repense souvent à dame Adjoua. Non parce que notre conversation fut longue. Elle n’a duré que trois minutes : elle n’avait pas le temps de s’attarder. Mais parce qu’en la quittant, j’avais le sentiment rare d’avoir rencontré quelqu’un de véritablement grand.

Pas grand à la manière des statues. Grand à la manière de ceux qui portent silencieusement ce que les autres ne voient pas.

Ces femmes ne demandent pas à être célébrées. Elles n’en ont pas le temps. Mais nous, nous avons le devoir de les voir.

De vraiment les voir.

Avant de passer à autre chose.


Le conseil de LOGOS

La prochaine fois que vous achetez sur un marché, ne regardez pas seulement le prix. Regardez aussi les mains qui ont porté, trié, transporté et attendu. Derrière chaque produit se trouve souvent une histoire de travail invisible.

Respecter ce travail commence par un geste simple : négocier sans humilier, payer justement lorsque c’est possible et prendre le temps de considérer la personne avant la marchandise.


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