Nigeria : quand une souffrance oubliée interroge notre conscience
- Rédaction Logos

- 17 nov.
- 3 min de lecture
Par Gilles Brand - rédacteur LOGOS

Il existe des tragédies qui ne brûlent pas dans notre mémoire collective. Elles ne surgissent pas dans les notifications de nos écrans, ne provoquent pas de marches silencieuses, ne déchaînent pas l’indignation planétaire. Elles se déroulent loin des regards, comme si la distance géographique autorisait une distance morale.
Le Nigeria est de celles-là :un pays immense, traversé par une violence que l’on mentionne du bout des lèvres, comme si les morts y avaient moins de poids, comme si les cris y étaient étouffés par la chaleur du Sahel.
Et pourtant, ce qui s’y joue va bien au-delà d’un conflit local.
Cela touche à l’essence même de la condition humaine.
La ligne de fracture : quand la religion devient destin
Le Nigeria n’est pas seulement une géographie : c’est un choc entre visions du monde.
Un Nord musulman, un Sud chrétien, des peuples millénaires, et au milieu, l’État, trop faible pour être un arbitre, trop divisé pour être un rempart.
Les chrétiens y sont souvent devenus des cibles non pas pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont. Et cela, philosophiquement, est peut-être la forme de violence la plus radicale :celle qui nie la singularité de l’individu pour n’en faire qu’un symbole à abattre.
Hannah Arendt l’avait vu :la violence triomphe là où l’individu disparaît.
Au Nigeria, ce n’est pas seulement l’appartenance religieuse qui est en jeu :c’est le principe même de la personne humaine.
Le tragique : une constante de l’histoire, un refus de la voir
Nous vivons dans l’illusion confortable que l’histoire progresse. Que la rationalité gagne du terrain. Que le monde va, malgré tout, vers plus de justice.
Le Nigeria nous rappelle l’inverse :le tragique n’a jamais quitté le monde. Il change seulement de visage et de latitude.
La persécution des chrétiens dans certaines régions du pays n’est pas un accident :c’est la réapparition d’une constante anthropologique, la peur de l’autre, le besoin d’un ennemi, le désir obscur d’exorciser ses propres failles en les projetant sur un groupe voisin.
Nous voulons croire que la violence appartient au passé.
Mais, comme le disait René Girard, la paix n’est jamais que le mince vernis posé sur un gouffre de rivalités.
L’indifférence : ce que révèle notre silence
Pourquoi cette tragédie fait-elle si peu de bruit ?
Parce que nos sociétés ne voient plus que ce qui ressemble à leurs propres angoisses.
Nous ne prêtons attention qu’aux drames qui confirment nos récits, nos sensibilités, nos débats internes.
Tout ce qui nous échappe semble secondaire. Et l’indifférence devient alors l’un des grands péchés modernes.
Simone Weil écrivait que la véritable compassion consiste à ouvrir les yeux là où tout nous invite à les fermer.
La souffrance chrétienne au Nigeria, tout comme d’autres souffrances ailleurs, devient le miroir de notre propre défaillance :celle de n’être émus qu’à proportion de ce qui nous ressemble.
La liberté : ce que la violence veut détruire
Ce qui se joue au Nigeria n’est pas seulement une lutte territoriale :c’est un affrontement frontal contre la liberté intérieure.
Car persécuter une communauté religieuse, c’est chercher à atteindre l’un des lieux les plus intimes de l’humanité :la conscience.
La foi, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou autre, est ce point où l’homme se tient debout devant lui-même, devant les autres, devant ce qui le dépasse.
Toucher à ce lieu, c’est chercher à réduire l’homme à un simple objet dans la machine de la peur.
Marc Aurèle le rappelait :“Nul ne peut blesser ton âme si tu ne lui en donnes le pouvoir.”
Mais ceux qui tuent au Nigeria cherchent précisément cette blessure :celle qui veut faire taire l’esprit.
Ce que LOGOS peut dire : un appel à la lucidité
La philosophie n’est pas un luxe.
Elle est ce qui nous oblige à regarder le réel même lorsqu’il dérange.
Écrire sur le Nigeria, c’est rappeler trois vérités simples :
Le mal n’est pas une abstraction : il a un visage, une stratégie, une géographie.
La dignité humaine n’est pas divisible : elle vaut autant à Abuja qu’à Genève.
Le silence n’est jamais neutre : il est un choix.
Nous n’avons pas le pouvoir d’éteindre le feu qui ravage certains villages du Nigeria.
Mais nous avons celui, minuscule mais essentiel, de refuser qu’il se perde dans l’oubli.
Car la mémoire est la première forme de justice. Et la lucidité, la première forme de courage.






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