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Quand le mot vacille sur la crise silencieuse de la lecture

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • 17 sept.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 25 sept.

Par Gilles Brand - Logos


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« On ne naît pas lecteur, on le devient. »

Ce proverbe pourrait figurer en exergue du constat alarmant qui traverse la Suisse contemporaine : près d’un quart des jeunes de quinze ans ne maîtrisent pas la lecture à un niveau suffisant, pas seulement pour déchiffrer des phrases, mais pour saisir un propos, évaluer une source, naviguer dans un monde saturé de textes (papiers, écrans, discours). Tribune de Genève


Ce n’est pas seulement un problème scolaire ou technique. C’est une crise de confiance dans le langage, dans ce pouvoir étrange et prodigieux qu’a la parole, écrite ou orale, de faire monde. Ce déficit touche non seulement la capacité à lire, mais notre capacité à être entre nous, à comprendre, à se comprendre, à critiquer, à juger, bref à vivre la vie humaine.


Les dimensions de ce qui vacille


Le rapport au sens : Lire ne c’est pas seulement reconnaître des mots : c’est entrer dans un espace où le sens se tisse, se discuste. Quand la lecture stagnante ne permet plus de capter l’idée générale d’un texte ou d’en discerner la fiabilité des sources, c’est la capacité même à donner sens qui est amputée. Le monde devient alors un flux d’informations, mais non un tissu de signification. Tribune de Genève


La fragilité de la citoyenneté : Dans nos démocraties, on suppose que les citoyens lisent : lois, journaux, discours, programmes électoraux. Lorsqu’un jeune ne peut plus évaluer si un texte est sérieux, s’il y a contradictions ou manipulations, c’est la délibération publique qui est fragilisée. Ce constat appelle non seulement des politiques éducatives, mais une réflexion philosophique : que vaut une démocratie sans lecteurs critiques ?


Relation entre plaisir et compétence : On lit moins pour le plaisir, parce que d’autres formes de divertissement sont accessibles, parce qu’on est envahi d’écrans. Et pourtant, plaisir et compétence se nourrissent mutuellement. Le plaisir de lire élargit le vocabulaire, aiguise l’attention, renforce l’imagination, l’empathie. "Si le plaisir s’effrite, c’est aussi l’enracinement culturel et intellectuel de la société qui perd pied. Tribune de Genève"


Le temps de l’enfance, le temps de la langue : Le langage, dans ses usages oraux et écrits, s’apprend tôt. La compétence orale préscolaire, les interactions familiales, les échanges autour des livres comptent. C’est pourquoi les inégalités sociales, linguistiques, migratoires ne sont pas accessoires : elles sont centrales. Elles ne déterminent pas le destin, mais elles pèsent lourd. "La justice éducative impose que l’école reconnaisse ce poids, le compense, le surmonte. Tribune de Genève"


L’intelligence artificielle : spectre ou opportunité ? : Voici un paysage nouveau : des outils capables de « faire à la place de » ; de générer des textes, de résumer, de traduire, de produire. Mais cette délégation possible n’est pas neutre. Si l’usage de ces outils se fait sans conscience, sans critique, sans accompagnement, ils risquent d’affaiblir encore plus la compétence de lire, d’analyser, de résister à la superficialité. "En revanche, bien accompagnés, ils pourraient devenir des levier pour enseigner le discernement, la lecture critique, à condition que la société ne cesse de valoriser ce qui exige effort et pensée. Tribune de Genève"


Un rapport philosophique à la lecture : quelques pistes d’action


  • Reconsidérer la lecture comme expérience formative : La lecture doit être reconnue non seulement comme un outil pour les études ou le travail, mais comme formation de l’esprit. Socrate déjà estimait que l’éducation consistait à apprendre à distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste. Lire c’est s’initier à la vérité, à la nuance, à l’altérité.

  • Mettre en place un vrai plan d’action éducatif : Non pas des mesures ponctuelles, mais une politique cohérente, précoce, continue : "favoriser l’oral dès la petite enfance, diagnostiquer les difficultés dès les premiers apprentissages, assurer des enseignants formés, valoriser la lecture par le plaisir, non le seul devoir. Tribune de Genève"

  • Cultiver l’attention : Dans un monde distrait, où l’écran favorise le « survol », la lecture attentive est une discipline. Elle exige de ralentir, de suspendre les stimulations, de rester fidèle à la phrase, au texte, à l’idée. Philosophiquement, c’est une discipline de la présence : présence à soi, aux mots, à l’autre.

  • Réaffirmer la valeur du texte dans la cité : Les institutions culturelles, les médias, la société civile doivent reprendre le flambeau : lire publiquement, faire place à la lecture, au commentaire, au débat autour des textes, des livres, des articles, mais aussi des documents publics, politiques. Lorsque la lecture redevient objet de conversation collective, elle retrouve sa puissance émancipatrice.


Un défi pour la société, un choix pour l’avenir

Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’efficacité scolaire, ni la compétitivité économique. C’est ce que nous voulons être : des êtres parlants, pensants, capable de comprendre le monde, de dialoguer, de juger. Accepter que le mot vacille sous nos yeux, c’est accepter un monde où le discours perd de sa force, la pensée de sa rigueur, la liberté de son fondement.

Nous faisons face à un moment décisif : soit nous nous résignons à un élargissement des zones grises, illettrisme, superficialité, acceptation passive des discours , soit nous faisons du rétablissement de la lecture un chantier central de notre citoyenneté.


Car en fin de compte, ce que nous perdons quand un jeune ne sait pas bien lire, ce n’est pas seulement une compétence : c’est une part de ce que signifie être humain, ce lien fragile et précieux qui nous lie au langage, aux autres, à la vérité.

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