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Sous les pavés, le temps : ce que révèle le gouffre des Halles (1973)

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • 14 janv.
  • 3 min de lecture

Par Gilles Brand - rédacteur LOGOS


Chantier du gouffre des Halles Paris -1973
Chantier du gouffre des Halles Paris -1973

Il arrive que l’histoire d’une ville se dévoile non pas au sommet de ses bâtiments, mais dans les vides qu’elle ouvre. Cette photographie de 1973, prise au cœur de Paris pendant les travaux des Halles, en est un exemple saisissant : un quartier entier suspendu au-dessus d’un gouffre de cinq étages, comme si la ville hésitait entre se maintenir dans l’air ou s’effondrer dans son propre passé.


Sous les immeubles fragilisés, révélés par la pelle mécanique, apparaissent les strates de près de huit siècles d’occupation humaine. Un palimpseste urbain, brutalement mis à nu.

Ce choc visuel dit tout de la modernité qui avance en effaçant ses traces et de la difficulté, encore aujourd’hui, à penser l’espace urbain comme un héritage continu plutôt qu’un simple terrain à optimiser.


L’excavation comme acte philosophique

Creuser une ville, ce n’est pas seulement un geste technique. C’est un acte qui touche à la mémoire collective.

On ne déterre pas uniquement des fondations : on déterre des modes de vie, des cultures, des usages, des couches successives de sens.

Les archéologues appellent cela la “stratigraphie culturelle”. Mais pour les urbanistes, cette stratigraphie est souvent un dilemme : comment bâtir le futur sans altérer ce qui subsiste du passé ?

Aux Halles, la réponse donnée à l’époque fut radicale :on choisit de recouvrir, d’ensevelir, de repartir à neuf. Au nom du progrès, au nom de la fluidité urbaine, au nom de la modernisation.

La question demeure: était-ce nécessaire ou seulement plus simple ?


Ce que la photographie dit de nous

Regardons-la attentivement.

Les immeubles semblent flotter au-dessus du vide, soutenus par des étais métalliques.

La fontaine des Innocents, elle, repose sur un échafaudage comme une relique provisoirement tolérée. Sous ces structures, les traces d’une ville médiévale, d’un marché vivant, de siècles de commerce, d’échanges, de sociabilité.

Tout est là :

  • le poids de l’histoire,

  • la violence de l’intervention moderne,

  • et l’incertitude d’un sol qui n’a jamais vraiment cessé de bouger.

Ce qu’on voit ici, c’est la confrontation directe entre le temps long et le temps court.

L’histoire verticale contre l’aménagement horizontal.


Pourquoi cacher ces couches historiques ?

Plusieurs hypothèses, toutes crédibles :

L’idéologie du progrès

Les années 1960-1970 ont porté une vision très technique de la ville :circulations, réseaux, infrastructures, mobilité, efficacité. Dans ce paradigme, le passé devient un obstacle.

L’angoisse du patrimoine

Trop d’histoire devient un poids, un frein à l’action politique. Conserver, c’est assumer. Détruire ou recouvrir, c’est simplifier.

La volonté d’un récit urbain clair

Les villes aiment les narrations lisibles. Les couches multiples complexifient l’identité.

Les recouvrir, c’est unifier le récit, au risque de l’appauvrir.

L’oubli comme stratégie

Certains territoires préfèrent ne pas regarder trop profondément sous leur sol.

Chaque découverte archéologique questionne :qui sommes-nous pour avoir oublié ce que nous avons été ?

Les Halles : un symbole de dissimulation ou de transition ?

Il serait trop facile d’opposer les “modernistes destructeurs” aux “conservateurs attentifs”. La réalité est plus subtile.

Le chantier des Halles révèle autant notre désir d’avenir que notre malaise face au passé.

Il montre qu'une ville n’est jamais un objet fixe :elle est une superposition de décisions, de renoncements et de réinventions.

La dissimulation n’est pas toujours intentionnelle. Parfois, elle est seulement la conséquence d’une époque qui va trop vite.


Ce que cela nous dit pour demain : la responsabilité des urbanistes

Les spécialistes de l’aménagement du territoire sont désormais confrontés à une exigence plus forte qu’en 1973 : rendre visible ce qui a été enfoui.

Car une ville n’est pas seulement un espace fonctionnel ;c’est une profondeur symbolique. Un territoire de strates, de mémoires, de survivances.

L’enjeu contemporain n’est plus de remplacer, mais de révéler sans figer, d'intégrer sans travestir, de densifier sans oublier.

La question que pose cette image est simple et immense :

Quelle part du passé sommes-nous prêts à laisser remonter, et laquelle préférons-nous maintenir dans l’ombre ?

L’aménagement du territoire devient alors un travail d’archéologie morale autant qu’urbanistique.


Habiter, c’est se souvenir

Le gouffre des Halles nous rappelle que chaque ville repose sur des couches invisibles.

Et que notre responsabilité collective n’est pas seulement de bâtir l’espace de demain, mais de décider ce que nous acceptons de voir et ce que nous refusons encore d’affronter.

Sous les pavés, il n’y avait pas seulement la plage. Il y avait surtout le temps.


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