Sécurité : quand le « sentiment » ne suffit plus

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS

Pendant longtemps, l’insécurité a été traitée comme une perception avant d’être regardée comme une réalité. À Thônex et à Chêne-Bourg, les récents vols à l’arraché posent désormais une autre question : que reste-t-il d’une société libre lorsque les habitants commencent à modifier leurs gestes, leurs horaires et leurs habitudes par crainte de l’autre ?
Il existe dans le langage politique des mots qui finissent par devenir des refuges. Le « sentiment d’insécurité » en est un. L’expression n’est pas fausse en elle-même. Elle rappelle avec raison qu’une peur ne constitue pas une statistique et qu’une impression collective peut parfois déborder la réalité mesurée. Mais à force de l’utiliser comme une réponse, elle peut devenir une manière de retarder le moment où l’on accepte de nommer ce qui change. Car une société ne se transforme pas seulement dans les chiffres. Elle se transforme aussi dans ses gestes : dans cette femme qui ne porte plus son collier, dans cet homme qui préfère changer de trottoir, dans cette personne âgée qui renonce à rentrer seule à pied, dans cette habitude nouvelle de regarder derrière soi.
La peur commence rarement comme un grand événement.
Elle s’installe dans les détails. Et lorsqu’elle s’installe durablement, elle finit par modifier notre manière d’habiter le monde.
La sécurité comme condition de la liberté
Nous avons peut-être trop longtemps pensé la sécurité comme une question technique : effectifs, patrouilles, horaires, statistiques, coordination policière. Tout cela est évidemment nécessaire.
Mais la sécurité est d’abord une question philosophique.
Car qu’est-ce qu’une société libre, sinon une société dans laquelle chacun peut circuler sans devoir être lui-même le plus fort ?
Hobbes voyait dans l’État la réponse au risque de violence de tous contre tous. Les sociétés modernes ont voulu aller plus loin : elles ont fait de la sécurité non seulement une protection contre l’agression, mais une condition de l’autonomie individuelle. Pouvoir marcher sans peur. Pouvoir porter ce que l’on souhaite. Pouvoir rentrer chez soi sans stratégie d’évitement. Pouvoir vieillir sans se sentir progressivement exclu de l’espace public. La sécurité n’est donc pas l’opposé de la liberté. Elle en est l’une des conditions.
Et lorsque la peur commence à organiser les comportements, ce n’est pas seulement l’ordre public qui recule. C’est la liberté concrète qui se contracte.
Ce que les chiffres voient, et ce qu’ils ne voient pas
Les statistiques policières sont indispensables. Elles permettent de sortir de l’impression pure et obligent à confronter le discours à des données. À Genève, la criminalité enregistrée a globalement reculé en 2025 par rapport à 2024. Mais dans le même temps, les infractions contre la vie et l’intégrité corporelle ont progressé de 7 %, les lésions corporelles simples de 10 %, tandis que les violences domestiques ont également augmenté.
Autrement dit : tout ne monte pas, mais certaines formes de violence progressent.
Cette nuance est essentielle. Elle l’est d’autant plus que la statistique policière ne mesure que ce qui est connu et enregistré. Elle ne voit pas le téléphone volé pour lequel on renonce à porter plainte, l’intimidation jugée trop banale, la petite agression que l’on préfère oublier, ni cette phrase devenue presque ordinaire : « À quoi bon ? »
C’est là que se trouve le fameux chiffre noir de la criminalité : ce qui existe sans entrer dans le tableau. Les statistiques ne mentent pas. Mais elles ne disent jamais tout.
À Thônex et Chêne-Bourg, le réel redevient visible
Les récents vols de bijoux à l’arraché dans l’est genevois ramènent brutalement la discussion au concret. Un geste rapide. Une chaîne saisie. Une victime surprise. Puis la fuite. Parfois vers la frontière française voisine. Dans ces situations, la géographie administrative paraît soudain bien lente face à la mobilité des auteurs. Une commune se termine là où commence l’autre. Une frontière sépare deux juridictions. Mais pour celui qui commet l’acte, le territoire n’est qu’un espace à traverser. La délinquance contemporaine est mobile. L’administration, elle, reste structurée.
Et c’est précisément dans cet écart que naît une partie du problème.
Thônex a agi. Mais agir ne suffit jamais une fois pour toutes
À Thônex, les moyens ont été renforcés ces dernières années : davantage d’agents, des horaires élargis, des dispositifs de prévention, une coopération accrue avec les communes voisines et la police cantonale. Cela compte. Et cela interdit les procès trop faciles. Mais une politique publique n’est jamais définitivement adaptée. Ce qui était pertinent hier peut devenir insuffisant demain. La question n’est donc pas de savoir si Thônex a agi.
Elle est de savoir si elle continue d’adapter sa réponse à la transformation du phénomène.
Et Chêne-Bourg ?
À Chêne-Bourg, la question prend une dimension particulière. La commune s’est transformée profondément en quelques années. La densification s’est accélérée. La gare du Léman Express a modifié les flux. Les déplacements ont augmenté. La rue de Genève reste un axe majeur vers la frontière. Cette mutation urbaine produit des effets économiques, sociaux et environnementaux. Elle produit aussi des effets en matière de sécurité. Une commune plus dense n’est pas simplement une commune avec davantage d’habitants. C’est une commune avec davantage de passages, davantage d’interactions, davantage de situations à surveiller et davantage de besoins de présence publique. Or toute croissance urbaine crée un paradoxe : elle rend la ville plus vivante, mais aussi plus anonyme. Et l’anonymat peut être une richesse comme il peut devenir une vulnérabilité.
C’est pourquoi la sécurité ne peut être pensée après l’urbanisme. Elle doit être pensée avec lui.
La responsabilité politique
À Chêne-Bourg, la sécurité relève aujourd’hui du dicastère d’Isabella Brühlmann-Stucki. Il ne s’agit évidemment pas de lui attribuer la responsabilité personnelle des actes commis sur le territoire communal. Mais une fonction politique emporte une responsabilité. Et cette responsabilité consiste précisément à vérifier que les moyens, les priorités, les horaires, l’organisation et la coopération restent adaptés au terrain. Les remontées des agents sont-elles suffisamment entendues ? Les horaires de présence correspondent-ils aux moments de vulnérabilité ? Les effectifs sont-ils en rapport avec la transformation de la commune ? La coopération intercommunale et cantonale est-elle suffisamment rapide face à des auteurs mobiles ? Les signaux faibles ont-ils été perçus à temps ? Et surtout : a-t-on parfois été trop vite rassuré par l’existence même des dispositifs ?
Car il existe une tentation très humaine chez toute institution : croire que parce qu’un système existe, le problème est sous contrôle.
Nous avons des agents, des statistiques, des conventions, des réunions. Mais le réel ne se satisfait jamais de l’organigramme.
Quand l’administration se rassure elle-même
C’est probablement l’une des grandes difficultés de notre temps. Nous avons construit des systèmes extrêmement sophistiqués pour mesurer, encadrer, prévenir et organiser. Puis nous avons fini par croire que la complexité du système était en elle-même une garantie d’efficacité. Or la violence n’a pas besoin de procédures. Elle n’attend pas une commission. Elle ne respecte pas les frontières institutionnelles. Elle surgit précisément là où le dispositif devient prévisible. Le rôle du politique n’est donc pas seulement de disposer d’instruments. Il est de savoir quand ces instruments doivent être repensés.
Gouverner, ce n’est pas administrer l’existant. C’est voir venir.
Une société plus dure ?
La question dépasse évidemment Thônex et Chêne-Bourg. Vivons-nous dans une société plus violente ? La réponse exige de la prudence. Mais il serait tout aussi imprudent de refuser la question. Car la violence ne commence pas toujours avec une infraction pénale. Elle commence parfois dans le ton, dans l’invective, dans l’humiliation, dans l’incapacité à supporter la contradiction, dans une brutalité ordinaire qui s’installe peu à peu dans les rapports humains. Une société peut donc se durcir avant même que ses statistiques ne le montrent pleinement. Et peut-être est-ce cela que certains habitants expriment lorsqu’ils parlent d’insécurité. Pas toujours un chiffre. Mais une atmosphère.
Le politique doit apprendre à écouter avant que le réel ne crie
La fonction du politique n’est pas seulement de répondre lorsque le problème est devenu incontestable. Elle est de savoir écouter avant. Écouter les habitants, les commerçants, les agents de terrain, les victimes. Écouter également ceux qui ne parlent plus parce qu’ils ont perdu confiance dans l’utilité de parler. Une démocratie devient fragile lorsqu’elle exige des citoyens qu’ils attendent que leur expérience soit statistiquement validée avant de pouvoir être entendus. La politique devrait fonctionner à l’inverse. Elle devrait considérer les perceptions comme des signaux à vérifier. Ni comme des vérités absolues. Ni comme des illusions à balayer.
La sécurité n’est ni de droite ni de gauche
Nous avons trop longtemps commis cette erreur. À droite, certains ont parfois fait de chaque fait divers la preuve d’un effondrement. À gauche, certains ont parfois répondu par la relativisation et le vocabulaire du ressenti. Ces deux réflexes appartiennent au même problème : ils idéologisent ce qui devrait d’abord être regardé. La sécurité n’est pas un marqueur partisan. Elle est la condition minimale de la coexistence. Une personne âgée qui veut sortir avec un bijou autour du cou ne formule aucun programme politique. Elle demande simplement à pouvoir vivre normalement.
C’est peut-être cela que nous oublions le plus facilement : derrière les doctrines, les chiffres, les tableaux et les débats se trouve toujours une existence humaine qui veut continuer à se déplacer librement.
Retrouver le courage du réel
Le courage politique n’est pas de promettre que tout sera réglé. Il est de refuser deux facilités : dramatiser et minimiser. Entre les deux, il existe une voie plus exigeante : regarder. Regarder les chiffres, les plaintes, les non-plaintes, la transformation des quartiers, la manière dont les comportements changent, ce que la peur fait à la liberté. Et surtout accepter une vérité simple : ce qui n’est pas déclaré n’est pas compté. Ce qui n’est pas compté n’est pas inexistant.
À Thônex comme à Chêne-Bourg, la question n’est donc plus de savoir si l’insécurité relève d’un sentiment ou d’une réalité. La vraie question est désormais celle-ci : à partir de quel moment une société accepte-t-elle de reconnaître que le sentiment lui-même devient un fait politique lorsqu’il commence à modifier la manière de vivre de ses habitants ?
Et à Chêne-Bourg, cette question s’adresse naturellement aussi à la magistrate en charge de la sécurité. Non pour lui demander de répondre de chaque acte. Mais pour lui demander de répondre de quelque chose de plus essentiel : notre capacité collective à préserver cette liberté discrète, presque invisible, qui consiste simplement à pouvoir marcher dans sa commune sans peur.
Conseil LOGOS
Ne pas attendre que les faits deviennent spectaculaires. Écouter les habitants, croiser leurs témoignages avec les données policières, adapter les horaires, les patrouilles et la coordination entre communes.
La sécurité se mesure aussi à une chose simple : pouvoir vivre et circuler sans peur.






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