Iran, 8–9 janvier 2026 : quand l’État tue et coupe la lumière
- Rédaction Logos

- 27 janv.
- 4 min de lecture
Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

Il y a des dates qui ne devraient pas exister. Les 8 et 9 janvier 2026 appartiennent à cette catégorie : deux jours où l’Iran a basculé dans une répression d’une violence telle que le langage lui-même se fissure.
Les mots habituels « maintien de l’ordre », « affrontements », « débordements » deviennent des euphémismes, presque des complices. Quand un pouvoir tire sur sa population, quand les morgues débordent et que l’Internet s’éteint, on ne parle plus de politique au sens noble : on parle de l’homme, du corps, de la peur, et de la vérité qu’on tente d’étouffer.
Le chiffre, et l’abîme qu’il désigne
Dire « au moins 20’000 » morts en 48 heures est une affirmation énorme et, précisément pour cela, elle exige une rigueur morale : distinguer ce que l’on sait, ce que l’on estime, ce que l’on soupçonne, et ce que l’on nous cache.
Or, aujourd’hui, les bilans varient fortement. Les autorités iraniennes ont reconnu 3’117 morts. L’agence HRANA, citée notamment par Reuters, avance 5’937 morts à ce stade. Le Monde, s’appuyant aussi sur des données agrégées de HRANA, évoque 5’848 morts “confirmés” et 17’091 décès “sous investigation” ce qui dessine un total potentiel au-delà de 20’000. Amnesty International rappelle qu’il est difficile de vérifier sous blackout, mais cite la rapporteuse spéciale de l’ONU, Mai Sato, évoquant un bilan qui pourrait monter jusqu’à 20’000 selon des sources médicales. Enfin, une enquête du Guardian, basée sur un réseau de professionnels de santé, avance que les chiffres publics pourraient sous-estimer massivement la réalité et que le total pourrait dépasser 30’000.
Alors, faut-il trancher ? Non. Il faut tenir ensemble deux exigences : la prudence dans le chiffre, et la certitude dans le fait moral. Car même le scénario “bas” est déjà un scandale absolu.
Couper Internet : éteindre les preuves
La particularité moderne d’un massacre n’est pas seulement sa brutalité : c’est sa gestion. L’Internet a été coupé à partir du 8 janvier, et cette obscurité numérique n’est pas un détail technique ; c’est une stratégie. Dans les régimes autoritaires, la censure n’est pas seulement le contrôle des opinions : c’est le contrôle de la réalité.
On n’empêche pas seulement de parler ; on empêche de compter, de nommer, de pleurer.
Les témoignages évoquent des hôpitaux surveillés, des patients arrêtés, des familles rançonnées pour récupérer les corps. Ici, la violence ne s’arrête pas à la mort : elle continue dans l’humiliation, dans la dette, dans l’angoisse. Un État qui réclame un prix pour rendre un cadavre ne gouverne plus : il rackette le deuil.
Le pouvoir qui tire sur le peuple rompt le contrat humain
Un régime peut mentir, manipuler, trahir tout cela est déjà grave. Mais tirer systématiquement sur des citoyens, viser la tête ou le torse, transformer des rues en pièges, c’est franchir une ligne anthropologique. Amnesty parle d’un usage d’armes à feu et de force illégale, et situe le cœur de la tuerie principalement les 8 et 9 janvier, moment où « le bilan est monté en milliers ». Le Monde décrit une répression « indiscriminée », et raconte un homme tué le 9 janvier, corps criblé de balles, famille contrainte d’identifier un visage disloqué.
À partir de là, le débat n’est plus : « le régime est-il dur ? »La question devient : qu’est-ce qu’un pouvoir qui ne se limite plus ?
Les stoïciens avaient une manière simple de juger les choses : non par les slogans, mais par la nature des actes. Le tyran, pour Marc Aurèle, n’est pas seulement celui qui commande ; c’est celui qui détruit l’ordre intérieur des hommes par la peur, par l’arbitraire, par l’atteinte à la dignité.
Quand l’État tue et ment sur les morts, il ne se contente pas de réprimer : il tente de dissoudre la personne en statistique, puis de dissoudre la statistique elle-même dans le brouillard.
La tentation du confort : « ce n’est pas notre affaire »
Le drame iranien nous regarde aussi parce qu’il révèle un mécanisme universel : la capacité des sociétés lointaines à devenir, dans nos esprits, des “sujets”, donc des objets. Quelques images, un chiffre, un soupir, et l’on retourne à nos vies.
Mais il y a un test moral très concret : que faisons-nous de l’information quand elle dérange notre tranquillité ?
Le monde contemporain a inventé une forme d’anesthésie : on peut tout savoir, à tout moment, et ne rien porter. Comme si l’accès au réel suffisait à nous absoudre. Or, l’hyper-information sans responsabilité devient une autre manière de fuir.
Et pourtant, une chose demeure : la mémoire. Les régimes autoritaires craignent moins les opinions que la mémoire, parce que la mémoire est un tribunal sans date d’audience.
Compter, nommer, refuser la brume
Dire “20’000” n’est pas seulement avancer un chiffre : c’est refuser l’effacement. Mais la philosophie, la vrai, ne confond pas la force morale avec la précipitation. Elle exige une éthique du vrai :
reconnaître que les bilans sont contestés ;
reconnaître que le blackout rend la vérification difficile ;
reconnaître que, malgré cela, l’ampleur de la tuerie est déjà attestée par des sources multiples (ONG, ONU, médias internationaux, réseaux médicaux).
La sagesse, ici, n’est pas tiédeur. Elle est tenue : tenir la vérité sans l’exagérer ; tenir la compassion sans la convertir en posture ; tenir la lucidité sans sombrer dans le désespoir.
Ce que nous devons à ceux qui tombent
Nous ne pouvons pas ressusciter les morts. Mais nous pouvons empêcher une seconde mort : celle du silence.
Un pouvoir qui massacre veut deux victoires : d’abord sur les corps, puis sur les récits. Le devoir minimal de l’esprit libre est donc simple :
ne pas laisser le récit aux bourreaux.
Continuer à compter, à recouper, à citer, à documenter. Et, surtout, continuer à parler des victimes comme de personnes, pas comme d’un nuage de chiffres.
Car la philosophie n’est pas une fuite hors du monde : elle est une discipline pour rester humain au cœur du monde.
« Ce qui ne dépend pas de toi, ne te trouble pas ; mais ce qui dépend de toi, accomplis-le avec justice. »(La justice, ici, commence par une chose : regarder en face.)







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