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La guerre avant la guerre

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    Rédaction Logos
  • il y a 10 heures
  • 3 min de lecture

Mise en récit, responsabilité médiatique et vertige diplomatique


Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS



Il existe une guerre qui précède toutes les guerres.

Elle ne se mène ni avec des missiles ni avec des blindés. Elle se joue dans les mots, les bandeaux rouges, les unes, les plateaux télévisés. Elle se joue dans la manière dont nous racontons l’imminence.

Entre les États-Unis et l’Iran, les tensions sont réelles. Les négociations semblent s’épuiser, se fragmenter, renaître, s’effondrer encore. Mais ce qui frappe, ce n’est pas seulement la diplomatie fragile. C’est le contraste entre les récits.

La presse écrite parle de « lignes rouges », de « canaux indirects », de « signaux contradictoires ».Les médias visuels parlent d’« escalade », d’« échec », parfois de « guerre imminente ».

Pourquoi cette différence ?

Parce que l’image dramatise ce que l’écrit délibère.


La responsabilité du mot

Déclarer l’échec d’une négociation n’est pas un simple constat. C’est un acte.

En diplomatie, le langage n’est jamais neutre. Il ferme ou il ouvre des portes.

La presse écrite le sait. Elle adopte souvent le lexique des chancelleries : prudence, conditionnel, formulation réversible.

Elle ne nie pas le danger. Elle refuse d’en faire un verdict.

L’audiovisuel, lui, fonctionne dans le régime de l’instant. L’image d’un porte-avions, d’une carte stratégique, d’un expert martial en plateau crée une tension narrative. L’événement doit être saillant. Visible. Saisissable.

La télévision vit de l’intensité. L’écrit vit de la nuance.

Le vertige de l’imminence

Nous vivons dans une époque saturée d’alertes.

Chaque crise semble terminale. Chaque tension paraît définitive. Chaque négociation, une dernière chance.

Ce climat produit une fatigue morale. Mais il produit aussi un danger : celui de croire que l’histoire est toujours à deux doigts de l’irréparable.

Or la géopolitique est lente. Elle avance par cycles, par gestes contradictoires, par messages publics et signaux discrets.

Les négociations internationales meurent souvent plusieurs fois avant de survivre.

Annoncer trop tôt leur échec peut contribuer à les condamner.

La guerre comme récit

La guerre commence rarement par un tir. Elle commence par une narration.

Quand le récit collectif bascule vers l’inévitabilité, les marges diplomatiques se réduisent. L’opinion publique se prépare. Les responsables politiques s’ajustent. Les lignes durcissent.

Le langage précède la stratégie.

C’est pourquoi la différence entre presse écrite et médias visuels n’est pas seulement stylistique. Elle est anthropologique.

La presse écrite s’adresse à un lecteur capable d’habiter l’incertitude.

La télévision s’adresse à un spectateur qui demande de la clarté immédiate.

Mais le réel n’est ni immédiat ni clair.


Peut-on encore faire confiance ?

La question qui surgit et qui dépasse le seul cas iranien est celle de la confiance.

Peut-on faire confiance à un régime? Peut-on faire confiance aux négociations ?

Peut-on faire confiance aux médias ?

La confiance n’est pas naïveté. Elle est lucidité tempérée par la responsabilité.

Refuser de crier à la guerre n’est pas nier le danger.

C’est refuser de précipiter l’histoire par le langage.


Et en définitive ?

Sommes-nous au bord d’un échec définitif ? Peut-être.

Sommes-nous à la veille d’une guerre inévitable ?

Rien, à ce stade, ne l’atteste de manière irréversible.

Mais nous sommes, assurément, dans une bataille du récit.

Et cette bataille-là nous concerne tous.

Car une démocratie mature ne se mesure pas seulement à ses institutions, mais à la sobriété de sa parole publique.

La guerre avant la guerre est celle des mots. Et il nous appartient de ne pas la déclarer trop tôt.


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