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La forêt et le temps

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    Rédaction Logos
  • il y a 8 minutes
  • 2 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS




Il arrive parfois qu’un événement minuscule ouvre une faille intérieure.

Pas un drame. Pas une tragédie. Un simple appel téléphonique.

Un simple rappel généaologique.

Une petite parcelle forestière, en Alsace. À Goldbach, dans la vallée de la Thur.

Quelques centaines d’euros tout au plus. Presque rien.

Et pourtant.


Depuis des décennies, elle dort au livre foncier sous les noms de mes ancêtres.

Des patronymes simples, enracinés dans une terre ballotée par l’Histoire, française, allemande, redevenue française. Des vies modestes. Des existences sans statues, sans plaques commémoratives.


Il ne reste d’eux qu’une trace d’encre et un bout de forêt.

On m’explique que, si rien n’est fait, l’État finira par s’en saisir. C’est la logique.

C’est la procédure. C’est le mouvement naturel de l’administration face à l’abandon.

Et l’on ajoute, presque avec bon sens :« Cela finira ainsi de toute façon. »

C’est précisément là que commence la question.


Il existe une différence subtile entre ce que le temps efface et ce que l’on décide d’effacer soi-même.


Nous vivons dans une civilisation qui ne supporte plus l’inutile. Un terrain doit produire.

Un bien doit servir. Une propriété doit justifier son existence par un rendement... propre en ordre.

Sinon, elle devient une anomalie.

Mais tout ce qui ne produit pas de valeur économique peut produire autre chose :une continuité.

Dans la vallée de la Thur, les générations ont travaillé dur. Mineurs, paysans, ouvriers.

Ils n’ont pas laissé de traités philosophiques. Ils ont laissé des parcelles.

Une terre n’est pas seulement un actif. Elle est une durée.

Dans ses Pensées, Marc Aurèle écrit :« Tout ce qui arrive est juste. Si tu observes attentivement, tu le verras. »


Mais la justice du temps n’exonère pas la responsabilité du geste.

Le stoïcisme n’est pas la passivité. Il est la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous.

Que le temps, un jour, reprenne ce que mes aïeux ont tenu, cela ne dépendra peut-être pas de moi. Mais participer volontairement à l’effacement, cela dépend de moi.

Et c’est là que l’événement devient intime.

Car il ne s’agit pas d’argent. Il ne s’agit pas d’un projet immobilier.

Il s’agit d’une fidélité silencieuse.

Notre époque parle beaucoup d’identité, mais elle l’entend souvent comme revendication. L’identité véritable est plus discrète :elle est un fil.

Un fil qui relie un nom inscrit sur un registre à un homme vivant aujourd’hui.

Un fil fragile, presque invisible.

Couper ce fil pour des raisons d’efficacité serait conforme à l’air du temps.

Le conserver, même inutilement, relève d’une autre logique.


Dans une société obsédée par l’optimisation, garder ce qui ne sert à rien devient presque un acte philosophique.

Non par attachement sentimental excessif. Mais par reconnaissance.

Reconnaissance envers ceux qui ont précédé. Envers ces vies anonymes qui ont traversé guerres, annexions, pauvreté, sans jamais imaginer que leur descendance débattrait un jour de « la destination » de leur forêt.


Je ne sais pas ce que deviendra cette parcelle.

Peut-être sera-t-elle absorbée par le mouvement administratif du monde.

Mais je sais une chose :tant qu’elle existe, elle me rappelle que je ne suis pas uniquement un acteur du présent, je suis un héritier.

Et parfois, l’honneur consiste simplement à ne pas être celui qui efface.

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