top of page

Louis Favre : le héros tragique… et le prix humain du Gothard

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • 28 janv.
  • 3 min de lecture

Méditation sur le progrès, la responsabilité, et les vies invisibles sous la montagne.

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS


Entrée du chantier du tunnel du Gothard
Entrée du chantier du tunnel du Gothard

On peut admirer Louis Favre sans le canoniser. On peut saluer l’audace du percement du Gothard, tout en regardant en face ce que ce progrès a consommé : des corps, des poumons, des destins. Le héros tragique n’est pas seulement celui qui lutte contre la roche : c’est celui qui, volontairement ou non, laisse derrière lui une traîne d’ombres.


La montagne ne ment pas

Le Gothard est un professeur sévère. La politique y perd ses artifices, l’orgueil y perd ses grimaces. La roche ne discute pas : elle résiste. Et c’est précisément là que naît la figure de Louis Favre, entrepreneur genevois, autodidacte, gagnant d’un mandat colossal dans un contexte contractuel décrit comme draconien, presque une nasse juridique où chaque clause menace.

Là où beaucoup voient une simple page d’histoire industrielle, LOGOS voit une scène philosophique : un homme seul face à deux puissances. D’un côté, la matière. De l’autre, le contrat.


Le contrat et la spirale : quand l’œuvre exige l’inhumain

Favre n’est pas seulement un “bâtisseur”. Il est aussi un gestionnaire sous pression : délais, pénalités, risques techniques imprévus, menaces financières. Dans ce type de mécanique, un danger moral apparaît : quand l’ouvrage devient la fin ultime, l’humain devient variable d’ajustement.

Et c’est ici que l’on peut, que l’on doit, poser la question qui gratte :Favre a-t-il été suffisamment attentif à ses ouvriers ?

Je ne peux pas affirmer une intention (“il s’en fichait”) sans source directe. Mais on peut constater, sans contorsion, que le chantier s’est déroulé dans des conditions que les historiens décrivent comme déplorables : promiscuité, maladies, dortoirs étouffants, hygiène quasi inexistante, poussières et vapeurs toxiques, malnutrition, un cocktail de misère qui n’a rien d’une fatalité “naturelle”, mais beaucoup d’un monde social qui tolérait l’inacceptable.

Dit autrement : même si Favre n’était pas un bourreau, il dirigeait un système qui broyait. Et un chef, aussi génial soit-il, porte toujours une part de responsabilité pour ce qu’il laisse perdurer.

Les morts invisibles du progrès

La montagne a été payée en vies. Selon des sources institutionnelles, la construction du tunnel ferroviaire du Gothard a coûté la vie à 199 ouvriers (chiffre souvent repris aujourd’hui). Et l’on sait aussi que le chantier fut marqué par une grève à Göschenen en 1875, réprimée dans le sang : la police tire, faisant quatre morts.

Ici, l’angle “Favre peu attentif” se comprend moins comme un procès individuel que comme une vérité plus lourde : le XIXe siècle n’a pas seulement construit des tunnels ; il a aussi creusé une hiérarchie des vies. Celles d’en haut signaient. Celles d’en bas toussaient, tombaient, disparaissaient.

Mourir dans son œuvre ne suffit pas à absoudre une œuvre

Favre meurt sur le chantier en 1879, sept mois avant le percement final, épuisé, assailli par les soucis et, après coup, ses héritiers seront attaqués en justice pour retard. C’est tragique, au sens plein : la grandeur n’y protège pas. Le sacrifice n’y négocie pas.

Mais attention à l’illusion romantique : mourir au travail ne transforme pas automatiquement le travail en vertu. On peut compatir à l’homme et refuser que sa mort efface la souffrance de ceux qu’il employait. Le stoïcisme, justement, n’est pas une poésie qui pardonne tout : c’est une lucidité qui remet chaque chose à sa place.


Une leçon pour aujourd’hui : le confort moderne est une dette morale

Le Gothard nous donne une question très contemporaine :qui paye réellement ce que nous appelons “progrès” ?

Nous avons changé d’époque, certes : la sécurité s’est améliorée, les normes existent, la valeur de la vie au travail est mieux reconnue. Mais notre tentation demeure : vouloir l’efficience, la rapidité, la performance tout en gardant les mains propres.

Or l’histoire du Gothard rappelle ceci : les grandes œuvres ont un coût, et ce coût, si on ne le maîtrise pas, glisse spontanément vers les plus faibles.

Un héros, oui, mais pas un saint

Louis Favre mérite une place dans notre mémoire : audace, obstination, capacité à faire. Mais il mérite aussi d’être regardé sans voile : son héroïsme s’inscrit dans un monde où l’ouvrier était trop souvent sacrifié à l’ouvrage.

Le héros tragique, au fond, c’est peut-être cela :un homme capable d’ouvrir une montagne sans réussir à ouvrir assez grand les yeux sur les hommes qui la percent.

« Ce qui ne dépend pas de toi, ne te trouble pas. » (Marc Aurèle)

Reste alors ce qui dépend de nous : nommer le coût, refuser l’oubli, et exiger que le progrès ne se construise plus sur des vies jetables.




Commentaires


bottom of page