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« Plus jamais ça » : à Oosterbeek, les enfants gardent la paix vivante

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    Rédaction Logos
  • il y a 17 minutes
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Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS




Il existe des lieux où l’Histoire cesse d’être un chapitre pour redevenir une présence. Le cimetière de la Commonwealth War Graves Commission à Oosterbeek, près d’Arnhem, est de ceux-là. Des rangées de stèles blanches, impeccablement alignées, comme une phrase répétée à l’infini, non pour enfoncer une vérité, mais pour empêcher l’oubli de gagner.

Et puis, chaque année, un geste simple vient rompre la froideur géométrique des pierres : des écoliers déposent des fleurs sur chaque tombe.

On les appelle les « Enfants des Fleurs ». Le nom a la douceur d’une comptine. Le rituel, lui, porte le poids d’un siècle.


Un cimetière n’est pas un musée

Un musée expose. Un cimetière répond. On y vient avec une question muette : qu’avons-nous fait de ce qui a été payé pour nous ?


Oosterbeek n’est pas seulement un lieu de repos final pour des soldats tombés lors de l’immense opération aéroportée de septembre 1944 ; c’est une frontière morale. Une frontière entre la liberté comme mot, et la liberté comme coût.


Ici, la mémoire ne se contente pas de commémorer : elle accuse. Elle accuse la facilité avec laquelle l’homme glisse vers la violence organisée. Elle accuse l’illusion confortable selon laquelle la barbarie serait toujours “ailleurs”, “autrefois”, “chez les autres”. Les stèles, elles, ne mentent pas. Elles disent : cela a eu lieu. Et si cela a eu lieu, cela peut revenir.

Les fleurs : une pédagogie sans discours

Le plus bouleversant, dans cette tradition ininterrompue, n’est pas l’hommage officiel. C’est la délicatesse obstinée du geste enfantin.

On imagine ces enfants, à genoux, penchés sur une tombe qu’ils ne “connaissent” pas au sens moderne du terme, pas de photo, pas de story, pas de récit personnel. Et pourtant, ils s’adressent à quelqu’un. Ils posent une fleur comme on pose une main sur une épaule. Ils offrent à l’inconnu un signe d’intimité.


C’est une leçon immense : la gratitude n’exige pas la familiarité. Elle exige seulement la lucidité. La lucidité de savoir que la paix ne tombe pas du ciel ; elle se cultive, comme ces fleurs, saison après saison, génération après génération.

« Plus jamais ça » n’est pas une formule : c’est une discipline

Nous prononçons souvent “plus jamais ça” comme une incantation. Comme si le simple fait de le dire suffisait à conjurer le pire. Or l’Histoire nous apprend l’inverse : les catastrophes reviennent précisément quand les sociétés se persuadent qu’elles en sont immunisées.

Le “plus jamais ça” n’est pas un slogan ; c’est une discipline intérieure :

  • discipline de la mémoire, contre l’amnésie volontaire ;

  • discipline du langage, contre la propagande et l’ivresse des mots ;

  • discipline civique, contre la paresse démocratique ;

  • discipline du regard, contre la tentation de réduire l’humain à un camp, une étiquette, un ennemi.


Oosterbeek rappelle ceci : la guerre commence rarement par des bombes. Elle commence par une phrase qui déshumanise. Par une simplification qui rend l’autre “supportable” à détruire. Par une lassitude morale qui accepte l’inacceptable.


La plus belle diplomatie : une fleur sur une tombe

Il y a, dans cette cérémonie, quelque chose de profondément européen au meilleur sens du terme : une gratitude internationale sans arrogance, un respect sans calcul. Les fleurs déposées par des enfants néerlandais sur des tombes de soldats venus d’ailleurs disent une vérité que la politique peine parfois à incarner : on peut être redevable à des inconnus, et grandir dans cette dette-là sans s’y enchaîner.


Car la dette de liberté n’est pas une chaîne : c’est un appel. Un appel à tenir la paix debout.

Et c’est peut-être cela, au fond, le message le plus puissant de ces “Enfants des Fleurs” : ils ne laissent pas la mémoire se figer en pierre. Ils la transforment en acte. Ils font de l’Histoire non pas un passé glorifié, mais une responsabilité vivante.


Plus jamais ça ? Alors, commençons par là : apprendre à nos enfants que la paix n’est pas un décor c’est un jardin. Et qu’un jardin, si l’on cesse de l’entretenir, redevient vite une friche.


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