Le danger suisse de la consensualité
- Rédaction Logos

- 26 janv.
- 5 min de lecture
Quand la concordance devient une anesthésie
Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

La Suisse aime se raconter comme une œuvre de patience. Une nation qui avance sans bruit, qui préfère l’accord à la confrontation, l’assemblage à la rupture, la nuance au slogan. Cette disposition n’est pas qu’une technique politique : c’est presque une morale publique. On y voit de la maturité, une retenue civilisée, une intelligence du long terme.
Mais toute vertu, lorsqu’elle se fige en réflexe, se retourne contre elle-même.
Le danger suisse n’est pas seulement de ne pas réformer. Il est plus subtil : de confondre le consensus avec la sagesse, et la consensualité avec le progrès. De prendre le calme pour une preuve de justesse. De croire que ce qui ne fâche personne est nécessairement meilleur alors que, bien souvent, ce qui ne fâche personne n’est qu’une chose : inoffensif.
La consensualité : une paix qui peut masquer un renoncement
Le consensus a quelque chose de rassurant : il rend la politique “respirable”. Il évite l’affrontement permanent. Il protège le tissu social. Mais il a un coût caché : il rend le renoncement socialement acceptable, presque élégant.
À force de vouloir rassembler, on finit par produire des solutions qui ne rassemblent plus autour d’un cap, mais autour d’un compromis minimum. Une politique du “suffisamment acceptable”, où l’objectif n’est plus de transformer, mais de faire passer. Où l’on ne cherche plus la meilleure solution, mais la moins contestable.
Or la Suisse, avec sa démocratie directe, a perfectionné cet art : celui de composer des textes “référendaires-compatibles”. C’est légitime. Mais lorsque cette prudence devient l’axe principal, on glisse vers une politique qui n’ose plus porter une vision, seulement des arrangements.
Et l’arrangement, à force, devient une philosophie. Une philosophie du “pas trop”.
La concordance : génie helvétique… ou gouvernement par la neutralisation ?
La concordance a été, historiquement, un antidote aux fractures. Elle a permis d’intégrer, d’éviter la logique du vainqueur qui écrase, de stabiliser un pays pluriel. Elle a produit une culture du dialogue rare.
Mais elle porte un risque structurel : transformer la politique en neutralisation réciproque.
Quand tout le monde gouverne, personne ne gouverne vraiment. Quand chacun doit pouvoir se reconnaître dans le texte, le texte devient une surface polie. Quand l’on doit toujours “inclure”, on finit par ne plus pouvoir trancher. Et lorsque trancher devient suspect, la réforme devient un événement exceptionnel, presque indécent.
La consensualité, dans sa version excessive, n’est plus un art du vivre-ensemble ; c’est un art du “ne pas perdre”.
On ne gagne plus des choix, on évite des conflits.
En sport, cela s’appelle le match nul : utile pour survivre, insuffisant pour remporter un championnat.
Le consensus comme anesthésie morale
Il y a un effet plus profond encore : la consensualité peut anesthésier la conscience civique.
Quand tout est compromis, tout devient gris. Quand tout est négociation, plus rien n’est porté comme un impératif. Quand tout est “équilibré”, plus rien n’est jugé comme essentiel. Or une société a besoin, périodiquement, de se rappeler ce qui est non négociable : la cohésion, la justice, la souveraineté réelle, la dignité du travail, la responsabilité intergénérationnelle.
Le consensus permanent peut créer une forme de fatigue intérieure : on ne croit plus à la politique comme œuvre, mais comme procédure.
On ne demande plus “où allons-nous ?”, on demande “est-ce que ça passe ?”.
Et, insensiblement, une démocratie devient une administration de la survie.
Le tabou suisse du conflit
Une démocratie vivante n’est pas une démocratie sans conflit. C’est une démocratie qui sait transformer le conflit en décision, et la décision en responsabilité.
Or la Suisse nourrit parfois un tabou : le conflit y est considéré comme une menace en soi. On préfère l’enterrer sous la forme, sous les consultations, sous les “tables rondes”, sous les équilibres.
On “désamorce”. On “atténue”. On “lisse”.
Mais ce qui n’est pas traversé revient autrement : dans la crispation, dans le ressentiment, dans le refus populaire, dans l’épisode référendaire qui capote une réforme pourtant nécessaire. Et le pays, paradoxalement, se retrouve bloqué… précisément parce qu’il a voulu éviter le choc.
Le conflit évité devient conflit différé donc, conflictualité amplifiée
.
La consensualité, ou la peur d’être caricaturé
Il y a une autre racine, très contemporaine : la peur d’être mal compris. Dans l’espace public, tout peut être réduit à un slogan. Le risque de caricature est permanent.
Alors on écrit des textes “anti-caricature”, c’est-à-dire complexes, prudents, multiformes… et souvent illisibles. On ajoute des alinéas pour rassurer. On empile des exceptions pour apaiser. On multiplie les garde-fous jusqu’à perdre la direction.
Or la clarté est toujours une prise de risque. Et une démocratie directe, paradoxalement, récompense la clarté plus que l’habileté : le citoyen accepte qu’on le contredise, mais il supporte mal qu’on le noie.
À force de consensus, on peut perdre le langage simple de la responsabilité.
Le danger : une Suisse stable, mais rigide
Une stabilité excessive ne produit pas seulement de la paix ; elle peut produire de la rigidité. Et la rigidité a une fin connue : elle rompt.
Le pays qui ne réforme pas à temps finit par réformer sous la contrainte : pression budgétaire, pression sociale, pression internationale, crise sectorielle, crise énergétique, crise de confiance.
Alors la Suisse, si fière de sa maîtrise, se retrouve à improviser ce qu’elle déteste.
La consensualité, poussée trop loin, devient donc une machine à fabriquer du “plus tard”, jusqu’au jour où “plus tard” se change en “trop tard”.
Réformer, en Suisse, c’est oser une vérité calme
Il ne s’agit pas de renier la culture du compromis. Il s’agit de retrouver son sens : le compromis comme moyen, non comme fin. Le compromis comme chemin vers une décision claire, non comme refuge contre le risque.
L’audace suisse n’a pas besoin d’être tapageuse. Elle peut être sobre, presque silencieuse. Mais elle doit être ferme. Elle doit accepter ceci : toute réforme sérieuse suscite une opposition. C’est normal. Ce n’est pas une raison pour se dissoudre.
La vraie maturité politique n’est pas de faire disparaître les résistances. C’est de construire une solution qui les traverse. De préférer une direction défendable à une paix molle. De poser une réforme suffisamment claire pour qu’on puisse la combattre et suffisamment juste pour qu’elle tienne.
Car le danger ultime de la consensualité suisse, ce n’est pas le débat.
C’est l’oubli que la politique est aussi une question de courage : le courage de choisir, et de vivre ensuite avec le poids de ce choix.
Et un pays ne se maintient pas par l’absence de vagues, mais par sa capacité à naviguer.







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