Le Fouettard n’est pas une couleur
- Rédaction Logos

- 11 déc. 2025
- 3 min de lecture
Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

Chaque décembre, Saint-Nicolas traverse nos rues, distribuant friandises et sourires.
À sa suite, le Père Fouettard, figure sombre, menaçante, caricaturale, incarne la punition des enfants « méchants ». Cette tradition, enracinée depuis des siècles, est aujourd’hui attaquée frontalement : le collectif Grève féministe Fribourg dénonce le maquillage noir de ce personnage comme une forme de blackface, pratique qualifiée de raciste et héritière de stéréotypes déshumanisants.
Cette polémique n’est pas un simple débat folklorique, mais un symptôme philosophique de notre époque, une époque où la société redéfinit sans cesse ses valeurs sous l’injonction d’une sensibilité exacerbée aux formes symboliques de l’altérité. Et c’est précisément là que la critique s’impose.
Blackface ou fiction métaphysique ?
Le terme blackface renvoie à une histoire lourde : des personnages blancs grimés en noirs pour ridiculiser et stéréotyper des populations. Son usage dans les spectacles américains du XIXᵉ et XXᵉ siècle est aujourd’hui reconnu comme profondément raciste.
Pourtant, le Père Fouettard n’a jamais été conçu historiquement à partir d’une volonté d’incarner une « ethnicité ». Le noir de son visage n’a jamais signifié « peau noire » ni désigné des personnes réelles, mais symbolisé l’obscurité, la crasse, la peur, une représentation métaphorique du négatif, du caché, du non-sauvable.
Cette figure appartient à une ontologie de la dualité : lumière contre ténèbres, sagesse contre menace.
En assimilant ce maquillage à du blackface colonial, on opère une réduction semanticiste : toute imitation de la noirceur du monde serait aussitôt un commentaire sur les races. Cette réduction oublie que le langage des symboles n’est pas un discours sur l’identité raciale, mais une métaphore millénaire de l’humain face à ce qui lui échappe.
Le symbolique contre la sémantique de l’offense
La Grève féministe propose de modifier le maquillage pour évoquer suie ou cendres plutôt qu’une couleur unie. Sous cette proposition, l’intention louable de réduire toute offense perçue gomme pourtant l’épaisseur symbolique d’une tradition.
Ce débat révèle une tension essentielle : l’interprétation immédiate et littérale contre la profondeur symbolique. En voulant protéger contre toute forme de malaise, on risque d’éradiquer le langage symbolique lui-même, un langage qui, depuis Aristote jusqu’à Lacan, structure notre façon de penser le bien et le mal, la lumière et l’ombre.
Le risque de l’épistémè de l’offense permanente
Ce qui est en jeu n’est pas la couleur de la peinture, mais la conception du sens dans notre société. Que tout signe susceptible d’être relié à une histoire d’oppression soit immédiatement jugé raciste, sans examen de sa genèse, c’est établir une logique où l’offense devient le critère central de valeur.
Une telle logique mène à un élitisme émotionnel : là où la vie symbolique et collective devrait jouer pleinement son rôle, on substitue une épistémè de l’offense permanente. Chaque figure, chaque mot, chaque rituel devient alors potentiellement un objet de déclassement moral, non pas par une critique profonde, mais par une réaction affective.
Réhabiliter plutôt que censurer
Plutôt que de supprimer ou de corriger en surface, il serait plus fécond d’ouvrir un espace de transmission critique des traditions. Cela signifie reconquérir la capacité des publics et des enfants à comprendre des symboles sans les réduire à des stéréotypes sociaux.
Nous avons besoin d’éducation symbolique, pas d’une vigilance qui mène à l’effacement.
Le Père Fouettard n’est pas l’ennemi des luttes antiracistes. Il est le produit d’un imaginaire structurel où l’ombre doit être nommée pour que la lumière ait un sens.
Réduire ce personnage à une accusation de racisme, c’est substituer la peur de l’histoire aux exigences de la pensée.
Le débat autour du Père Fouettard n’est pas simplement une querelle autour d’un maquillage. Il oppose deux visions du monde :
celle où les signes sont lus littéralement et jugés raciaux par défaut,
et celle où les signes appartiennent à un langage symbolique à interpréter, à comprendre, et à transmettre.
Dans une époque qui sacralise l’émotion au détriment de la raison, il est impératif de rappeler que penser, c’est résister à la simple lecture de l’offense.
Car c’est seulement ainsi que nous pouvons naviguer entre tradition et transformation sans perdre la richesse de notre imaginaire collectif.







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