Le nationalisme, cette vieille pente
- Rédaction Logos

- 16 janv.
- 3 min de lecture
Relire Mitterrand… avec l’Amérique en toile de fond

Quand François Mitterrand avertit, à Strasbourg, que « le nationalisme, c’est la guerre », il ne délivre pas une leçon d’histoire : il décrit une mécanique humaine. Celle qui transforme une identité légitime en instrument de tri, puis en arme. Et si ce texte date du 17 janvier 1995, il résonne aujourd’hui avec une intensité particulière, parce que l’Europe n’est plus seulement confrontée à ses démons intérieurs : elle doit aussi composer avec la position mouvante des États-Unis, allié majeur… et parfois épreuve.
La nation : maison ou forteresse
Il existe un amour du pays qui ressemble à une maison : une langue, une pudeur commune, des morts que l’on n’oublie pas, une fidélité à transmettre. Cet amour-là n’est pas une faute : il est souvent le contraire du cynisme.
Mais il existe un amour qui devient forteresse. Dès que l’identité ne sert plus à habiter le monde mais à le filtrer, il faut des catégories : les “vrais”, les “moins vrais”, les “d’ici”, les “suspects”. À cet instant, la nation cesse d’être un cadre et devient un absolu.
Et l’absolu a besoin d’un ennemi. Non par accident : par structure. C’est cette structure que Mitterrand nomme d’une phrase-cloche :
« Le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir… »
“Vaincre notre histoire” : la phrase la plus exigeante
On retient le choc de la formule, mais Mitterrand place juste avant un verbe terrible : vaincre. Il faut, dit-il, “vaincre notre histoire”, non pour l’effacer, mais pour empêcher qu’elle nous gouverne. Car la mémoire a deux visages :
la mémoire-tombeau (qui protège les morts et refuse la répétition),
la mémoire-carburant (qui nourrit le ressentiment et cherche un responsable).
Le nationalisme adore la mémoire-carburant : elle simplifie, elle chauffe, elle rassemble. Elle permet une politique de la revanche, même quand elle se présente comme une politique de la dignité.
La paix n’est pas une pause : c’est une construction
Le fond de ce discours est presque “anti-romantique” : la paix ne tient pas par magie. Elle tient par architecture : règles, compromis, interdépendances, institutions, et surtout une discipline intérieure, supporter que l’autre existe sans conclure que cela nous diminue.
La guerre, elle, est facile. Elle offre un récit instantané. Elle remplace la complexité par une ligne nette : nous/eux. Et quand une société est fatiguée, quand elle doute d’elle-même, cette netteté devient séduisante.
Le miroir américain : allié, moteur, ou accélérateur ?
La question "et la position des USA ? " est décisive, parce que l’Europe vit depuis 80 ans dans une tension féconde : se construire en paix, tout en s’adossant à une puissance extérieure.
Le versant “partenariat” : coopération, intérêts, marchés
Officiellement, Washington continue d’afficher une relation structurante avec l’Union européenne : accords, standards, chaînes d’approvisionnement, coopérations sectorielles. En 2025, une série de textes communs (commerce, normes, coopération) confirme cette logique de bloc occidental coordonné.
Le versant “transactionnel” : l’allié devient un bilan comptable
Mais le ton change quand la sécurité est formulée comme un échange : je protège si tu paies, je soutiens si tu alignes. La National Security Strategy (novembre 2025) affiche explicitement un durcissement sur le “burden-sharing” et une attente de contribution accrue des alliés, mentionnant un objectif à 5% du PIB pour les pays de l’OTAN (dans la logique d’un “Hague Commitment”). Philosophiquement, c’est un basculement : l’alliance n’est plus d’abord un destin commun, mais un contrat renégociable.
Le symptôme 2026 : quand l’impensable redevient dicible
En janvier 2026, les tensions autour du Groenland (territoire danois, donc au cœur de l’architecture OTAN) ont illustré à quel point la relation transatlantique peut devenir nerveuse quand la puissance se met à parler le langage de la possession plutôt que celui de la garantie. Même si les faits évoluent vite, le simple retour de ce débat suffit à fragiliser la confiance, matière première de toute paix durable.
Ce que cela produit côté européen : une double injonction.
Rester arrimé au parapluie stratégique américain.
Construire enfin une maturité politique propre, faute de quoi l’Europe redeviendrait un terrain, et non un acteur.
La force de Mitterrand est de rappeler que le pire revient rarement sous la même forme. Il revient sous des mots plus modernes, des écrans plus brillants, des frontières plus “administratives”… mais avec la même pente : l’identité qui se ferme, l’histoire qui se venge, l’allié qui se monnaye, la paix qui se croit acquise.
Et c’est précisément parce que nous voulons croire que “la guerre est derrière nous” que sa phrase reste devant nous, comme une balise sévère :
« Le nationalisme, c’est la guerre… cela peut être notre avenir.







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