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Paul Verlaine, pauvre et grand

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    Rédaction Logos
  • il y a 1 jour
  • 5 min de lecture

Un témoignage inédit d’Armand Cacheux


Par Gilles Brand - Rédacteur Logos


Introduction LOGOS

Il existe des archives qui dorment. Et d’autres qui attendent.

Celles-ci nous sont parvenues grâce à un geste rare : un acte de confiance.

En mai 2025, Jacqueline-Aude Corajod a confié à LOGOS les mémoires de son grand-père, Armand Cacheux, artiste genevois formé aux Beaux-Arts, ayant vécu à Paris à la fin du XIXᵉ siècle.

Parmi ses écrits figure un témoignage exceptionnel : la rencontre avec Paul Verlaine dans les dernières années de sa vie, au cœur du Quartier latin.

Ce texte ne relève ni de la légende ni du romantisme tardif. Il montre un homme. Un génie. Une chute. Une lumière.

Nous publions ici ce témoignage fidèle, précédé d’un hommage à la transmission qui l’a rendu possible.


Paul Verlaine et Armand Cacheux
Paul Verlaine et Armand Cacheux

La transmission

Ce document aurait pu rester dans un dossier familial.

Il aurait pu demeurer discret, réservé à l’intimité d’une lignée.

Mais il a été confié.

Confier des mémoires, ce n’est pas transmettre un simple papier ancien.

C’est accepter que la mémoire familiale devienne mémoire partagée.

Par ce geste, Jacqueline-Aude Corajod a prolongé une chaîne invisible :celle qui relie un artiste genevois du XIXᵉ siècle aux lecteurs d’aujourd’hui.

LOGOS reçoit cette confiance avec gratitude et responsabilité.


Armand Cacheux (1868–1965)

Artiste genevois – témoin d’une époque




Né à Genève le 26 septembre 1868, Armand Cacheux fut diplômé des Beaux-Arts de Genève après une formation au Collège Calvin. Il suivit les cours des Beaux-Arts et des Arts industriels.

Graveur sur bois à ses débuts, il s’installa plusieurs années à Paris où il réalisa des illustrations pour des journaux français et participa à des expositions de peinture.

Après son divorce, il revint vivre à Genève, où il exerça comme professeur de dessin aux Beaux-Arts. Il s’établit durablement à Bernex, dans la campagne genevoise, où il vécut près de cinquante ans.

Vieillissant, il entreprit la rédaction de ses mémoires.

Le texte publié ci-dessous en est extrait.



Le poète : Paul Verlaine

Texte original de André Cacheux


Paul Verlaine
Paul Verlaine

Vers 1891, 92, 93, grâce à Maurice Barrès le graveur, le peintre, le mélomane subtil, l’écrivain, le lettré, et aussi le Bohème, avec lequel j’étais lié d’amitié, que j’eus l’honneur d’avoir été présenté à Paul Verlaine.

Sachant combien j’admirais son œuvre, le culte que je vouais à son magnifique talent tout particulier ; il m’offrit de me le faire connaître.

Nous devions aller le voir un soir au Caveau du soleil d’Or à l’angle du Bd St Michel et rue Soufflot.


Le Caveau du Soleil d’Or

Dans ce sous-sol se trouvaient un grand nombre de personnes : des poètes, des littérateurs, des artistes peintres et sculpteurs, des sociétaires de la Plume.

À tour de rôle, les poètes montaient sur le podium pour réciter les vers inédits de leurs dernières créations. Nous y mêlions de jeunes auteurs qui venaient s’y produire pour se faire connaître.

Ces soirées m’intéressaient vivement, elles me passionnaient. C’était pour moi, assez inculte, un moyen de combler un peu le vide de mon esprit en m’initiant à la poésie.

Je connaissais déjà une grande partie de l’œuvre de Verlaine. Je l’avais croisé boulevard Saint-Michel. Je ne l’imaginais pas ainsi.

J’avoue avoir été un peu déconcerté et attristé de constater un être complètement avili par l’alcool.


La première rencontre

Je me trouvais à côté de Verlaine, à la même table, en face de nous était Maurice Barrès.

À peine avais-je fait sa connaissance qu’il se pencha vers moi et me dit, en me tutoyant :

— M’offres-tu un rhum ?

Je fus interloqué mais acceptai.

À peine le verre fut-il posé devant lui qu’il en vida une partie dans sa gorge ; l’autre se répandit sur sa barbe et ses vêtements.

Il parlait d’une manière confuse. Le bruit de la salle était assourdissant.

Entre chaque production nous échangions nos impressions.

Puis il me dit à nouveau : M’offres-tu encore un rhum ?


La misère d’un génie

Quelques poètes présents m’étaient connus : Macéo Reto, Carbonnel, Dumas, Deschamps.

Mais j’étais surtout subjugué par Verlaine.

En quittant le caveau, je dis à Barrès :

« C’est horrible de laisser dans une telle misère un tel homme, un tel génie. La ville de Paris devrait intervenir. Ses amis devraient se liguer pour le sauver. »

Barrès me répondit :

Verlaine est fier. Il n’accepterait pas d’être secouru. Quand il n’a plus un sou, il va à l’hôpital. Quand il est lucide mais sans argent, il écrit quelques feuillets qu’il porte à son éditeur Vanier, quai Saint-Michel. On lui donne quelques pièces, et il retourne au café.

C’était sa vie. Il n’en voulait pas d’autre.


Le suicide lent

Je le revis plus tard dans un petit café près du Panthéon.

Chaque verre semblait agir sur lui comme une décharge.

Ce soir-là, je résolus de ne plus le revoir. Je ne voulais plus assister à cette déchéance. Ne plus être complice de ce suicide lent.


L’épisode du vol

À son retour de Belgique, une réception fut organisée rue Soufflot.

Une jeune femme surgit, l’embrassa et lui déroba son portefeuille avant de disparaître.

Il resta figé.

Ce n’était pas tant l’argent perdu que l’humiliation qui le blessait.


Le Café François Premier

Plus tard, je le revis au Café François Premier.

Cette fois, il me parut lucide. Presque serein.

Il était vêtu de noir, assis dans l’angle d’un divan vert foncé.

Sur la table : un verre d’absinthe, une carafe d’eau claire, un sucrier.

Je le trouvais magnifique.

Il avait l’aspect monacal. Son grand front brillait étrangement.

Ses yeux, tantôt vifs, tantôt éteints.

J’étais hypnotisé.

Peut-être composait-il en silence un vers sublime.


La grandeur malgré la chute

Verlaine parlait peu.

Malgré sa déchéance, il conservait une dignité.

Je l’ai connu trop tard. Bien après son apogée.

Ce n’était plus le poète que j’imaginais, mais son ombre.

Un pauvre infirme, esclave de l’alcool.

Et pourtant…

Je l’admirais au travers de son œuvre.

Cet être d’exception, prédestiné à devenir un grand poète, s’est laissé accaparer par les vaines illusions que procure l’alcool.

Sa pensée géniale y a sombré.


D. Cacheux




Postface - La grandeur et la chute

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS


Ce manuscrit ne raconte pas seulement la rencontre d’un homme avec un poète.

Il révèle une vérité plus dérangeante : le génie n’immunise pas contre la fragilité.

À travers ces pages, nous découvrons Paul Verlaine non pas figé dans le bronze des manuels scolaires, mais exposé dans sa nudité humaine. Un homme traversé par l’alcool, par la maladie, par la solitude et pourtant habité d’une lumière que rien ne parvient tout à fait à éteindre.

Ce contraste nous trouble parce qu’il nous concerne.


Nous aimons les œuvres. Nous supportons moins les failles de ceux qui les portent.

Verlaine fut immense. Verlaine fut faible. Les deux vérités coexistent sans s’annuler.

Le témoignage de D. Cacheux n’est pas un réquisitoire. Il est une confrontation. Confrontation avec la déchéance, avec l’impuissance, avec cette question silencieuse : que fait-on du génie lorsqu’il vacille ?


Peut-être que la grandeur ne réside pas seulement dans l’ascension, mais dans ce qui subsiste malgré la chute.

Car si l’alcool a obscurci l’homme, il n’a pas effacé le poète. Et si la vie l’a meurtri, la postérité, elle, a retenu l’éclat.


Il y a dans cette histoire une leçon discrète : nous ne sommes jamais réductibles à nos faiblesses. Pas plus que nous ne sommes entièrement sauvés par nos talents.

La dignité humaine ne disparaît pas avec la déchéance. Elle peut s’y dissimuler.

Et peut-être est-ce cela, au fond, la véritable postérité :non pas l’effacement des failles, mais la reconnaissance de ce qui, en dépit d’elles, demeure debout.


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