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Pourquoi la société ne supporte plus les enfants ?

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    Rédaction Logos
  • il y a 2 jours
  • 3 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS




Ou les enfants sont-ils devenus insupportables ?

Il y a quelques années encore, l’idée d’un restaurant, d’un hôtel ou d’un espace public « no kids » aurait suscité l’indignation. On y aurait vu une forme de ségrégation douce, une intolérance moderne envers le bruit de la vie. Aujourd’hui, ces lieux se multiplient, presque sans débat.

Faut-il y voir le symptôme d’une société vieillissante, égoïste, saturée d’elle-même ? Ou, comme le suggère la psychologue Caroline Goldman, la conséquence directe d’un laxisme éducatif qui a transformé certains enfants en petits souverains incontrôlés ?

La question est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Elle touche au cœur même de notre pacte social.


L’enfant-roi et la disparition de la limite

Pendant des siècles, l’éducation fut d’abord transmission de limites. Non par goût de la contrainte, mais parce que la limite est ce qui structure le désir. Elle inscrit l’enfant dans un monde qui ne lui appartient pas totalement.

L’idéologie dite « positive », mal comprise ou caricaturée, a parfois glissé vers une confusion des rôles : le parent devient médiateur permanent des frustrations, négociateur infini, évitant à tout prix la contrariété.

L’enfant, lui, apprend alors une chose redoutable : que son impulsion vaut norme.

Or la frustration n’est pas une violence. Elle est une initiation au réel.

Quand un enfant hurle, frappe, exige sans que l’adulte n’ose intervenir clairement, ce n’est pas la liberté qui triomphe ; c’est l’abandon de l’autorité symbolique. Et ce que l’on appelle « expression émotionnelle » devient parfois incapacité à contenir ses affects.


La société comme espace de coexistence

Un espace public n’est pas un salon privé. Il est le lieu de la coexistence de sensibilités différentes : personnes âgées, travailleurs épuisés, couples cherchant le silence, familles nombreuses, enfants turbulents.

Lorsque certains adultes réclament des lieux « no kids », ce n’est pas nécessairement par haine de l’enfance. C’est parfois par fatigue d’un monde où plus rien ne semble régulé.

Si l’enfant ne rencontre plus de limite dans la sphère familiale, la société, elle, finira par poser la sienne. Et cette limite sera plus brutale : exclusion, séparation, segmentation des espaces.


L’absence d’autorité intime produit l’autorité institutionnelle.

Le paradoxe contemporain : hypersensibilité et tolérance zéro

Nous vivons une époque paradoxale. Jamais la sensibilité à la souffrance psychologique n’a été aussi forte. Jamais la patience collective n’a été aussi fragile.

Le bruit d’un enfant dans un train devient insupportable à une société saturée de stimuli numériques. Mais dans le même temps, cette société n’ose plus rappeler à l’ordre.

Nous voulons l’authenticité émotionnelle sans accepter la discipline qui rend possible la vie commune.

C’est là que le propos de Caroline Goldman dérange : elle inverse la plainte. Ce n’est pas la société qui serait devenue anti-enfant.


C’est l’enfant qui, privé de cadre, devient difficilement intégrable à la vie sociale.

L’autorité n’est pas la violence

Il faut oser le dire clairement : poser une limite n’est pas humilier. Interdire n’est pas traumatiser. Dire « non » n’est pas détruire la confiance.

Au contraire, l’enfant qui rencontre une autorité stable et cohérente développe une sécurité intérieure. Il sait jusqu’où il peut aller. Il apprend que le monde ne tourne pas autour de lui et c’est une libération.

L’enfant sans limite est un enfant inquiet. L’enfant structuré est un enfant apaisé.


Le risque d’une société fragmentée

Si la prolifération des espaces « no kids » se poursuit, nous verrons apparaître une société par zones : des lieux protégés du bruit, des lieux réservés aux familles, des espaces spécialisés pour chaque sensibilité.

La mixité des générations, fondement discret de la civilisation, en souffrira.

Car l’enfant n’est pas un problème en soi. Il est la promesse de la continuité. Mais cette promesse suppose un apprentissage : celui de la maîtrise de soi.

Une société qui renonce à transmettre la discipline prépare sa propre fragmentation.


Une responsabilité parentale, avant tout

Le débat ne doit pas devenir une guerre entre adultes fatigués et parents culpabilisés. Il doit redevenir une réflexion sur la responsabilité.

Éduquer, c’est accepter d’être momentanément impopulaire auprès de son propre enfant pour qu’il puisse, plus tard, être accepté par les autres.

La vraie bienveillance n’est pas l’évitement du conflit. Elle est l’apprentissage progressif de la liberté responsable.

Civiliser, toujours

La civilisation ne tient pas par la seule loi. Elle tient par la transmission invisible de règles intérieures.

Si l’espace public se protège des enfants, ce n’est peut-être pas par rejet de l’enfance, mais par nostalgie d’une éducation qui faisait de l’enfant un futur citoyen.


Il ne s’agit pas de revenir à l’autoritarisme brutal d’hier. Il s’agit de retrouver le courage de la limite.

Car une société qui n’éduque plus devra un jour exclure. Et l’exclusion est toujours plus violente que la règle.



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