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Quand l’intelligence artificielle devient candidate

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    Rédaction Logos
  • il y a 5 minutes
  • 3 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS




Un vent d’ironie souffle sur la démocratie contemporaine : en Colombie, une intelligence artificielle nommée Gaitana s’est inscrite comme candidate aux élections législatives prévues le 8 mars prochain, postulant à un siège réservé aux communautés indigènes.


Anthropomorphisée sur les réseaux sociaux, peau bleue, pagne de plumes, voix synthétique qui se dit “défenseure de l’environnement et des animaux” Gaitana est plus qu’un avatar numérique. Elle est le signe de notre temps.


Mais que signifie une telle candidature, sinon une question philosophique profonde : quelle place accorder à l’intelligence artificielle dans l’espace politique qui, jusqu’ici, a été l’apanage des êtres pensants et sentants que nous sommes ?


La démocratie repose sur l’idée que les citoyens, corps, voix, désirs, contradictions sont les auteurs de leur destin collectif. Voter, c’est affirmer une présence humaine au monde, avec tout ce que cela implique : la peine, l’enthousiasme, l’espoir, le doute.


L’intelligence artificielle, par définition, ne vit rien de cela. Elle ne ressent pas la chaleur d’un lendemain incertain ni ne porte l’empreinte de l’histoire d’un peuple. Elle traite des données, elle optimise des scénarios, elle imite des discours mais elle ne porte pas d’avenir vécu.


La faire entrer dans l’arène politique, c’est remettre en question le postulat même de la démocratie : faut-il qu’un sujet politique ait une existence incarnée pour prétendre représenter d’autres êtres incarnés ?


L’image de Gaitana femme bleue aux plumes d’oiseau est frappante. Elle dit quelque chose de notre imaginaire collectif : l’IA n’est pas seulement une machine ; elle est une figure», une allégorie. Elle incarne une projection de nos rêves et de nos peurs.


Car derrière cette candidature symbolique, se pose une question éthique : si nous donnons une voix politique à une intelligence programmée, ne risquons-nous pas de diluer l’espace démocratique dans des simulacres ?

Les philosophes de l’esprit nous ont appris que l’intelligence n’est pas une abstraction plane, mais un horizon vécu, elle implique conscience, sensibilité, responsabilité morale.

Or une IA, même sophistiquée, n’est pas responsable de ses actes au sens où l’est un être humain.

Elle n’a ni devoir, ni peine, ni joie réelle.


Si cette candidature est symbolique, elle est aussi une alarme. Elle nous invite à repenser :

  • ce que nous considérons comme un acteur politique légitime ;

  • la frontière entre représentation authentique et simulation persuasive ;

  • l’espace public comme lieu de parole humaine plutôt que d’algorithmes optimisés.

Car une démocratie qui accorderait un siège à une IA ouvrirait une brèche : l’essence de la politique cessera alors d’être la vie commune des êtres sensibles pour devenir la gestion des signaux et des données.

Une telle évolution n’est pas anecdotique. Elle touche notre conception du sujet politique, de la responsabilité collective, et du sens même de la citoyenneté.


Ce qui est peut-être le plus intéressant n’est pas l’acte lui-même, une IA qui se « présente » mais la réaction des sociétés qui l’observent.

L’intérêt, la curiosité, la crainte, l’ironie, le débat : tout cela montre que nous ne sommes pas prêts à abandonner l’idée que la politique est une affaire humaine. Une machine peut exhiber des données, mais elle ne peut pas porter une histoire, une mémoire, une responsabilité qui soit véritablement partagée avec un peuple.


La leçon philosophique n’est pas de rejeter l’IA dans l’ombre, ni de la sacraliser comme libératrice de toutes nos impasses.

Elle est plutôt de reconnaître que l’intelligence artificielle peut enrichir notre débat, jamais le remplacer.


L’IA peut éclairer, analyser, proposer des scénarios. Elle peut aider à concevoir des politiques publiques plus justes, plus efficaces, plus éclairées. Mais la décision politique reste, et doit rester, humaine.


Car la politique, au sens noble, est l’art de vivre ensemble avec nos contradictions. Elle est l’art de choisir entre plusieurs possibles, non pas en fonction d’une optimisation mathématique, mais en fonction d’une histoire, d’une culture, d’une aspiration commune.


Que Gaitana soit un signal ludique, symbolique, ou provocateur, peu importe : elle nous force à penser.

Elle nous force à reposer des questions essentielles :

🔹 Qu’est-ce qu’un sujet politique ?🔹 Qu’est-ce qui fait qu’un vote est légitime ?🔹 Où s’arrête la technique, et où commence la vie politique ?


Une démocratie qui se perdrait dans la fiction serait déjà une démocratie affaiblie.


Mais une démocratie qui utilise l’intelligence artificielle pour enrichir le débat sans effacer l’humain de sa propre histoire pourrait bien inventer une forme plus profonde de liberté.

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