Quand un visage disparaît, que reste-t-il du sacré ?
- Rédaction Logos

- 14 déc. 2025
- 3 min de lecture
Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

Il suffit parfois d’un détail, un visage absent, une silhouette réduite à des étoffes — pour que tout un débat sur l’époque se cristallise. La crèche de Bruxelles, dépouillée de traits humains au nom de l’inclusion et de l’universalité, a déclenché un tumulte qui dépasse largement l’objet posé sur la Grand-Place.
Mais au fond, ce tumulte n’est pas nouveau. Il touche à quelque chose de plus profond : la question du sacré dans un monde qui doute de lui-même.
Le visage : ce que nous ne savons plus regarder
Le visage est l’un des signes les plus anciens de reconnaissance humaine. C’est par lui que nous accueillons l’autre, que nous le reconnaissons, que nous le comprenons.
Levinas disait que « le visage de l’autre m’oblige ».Il oblige à voir l’humanité dans ce qui se présente devant nous.
Lorsque la crèche retire les visages, ce n’est pas seulement une décision esthétique.
C’est une question posée : Que devient une histoire lorsqu’on en retire les traits ?Que devient une tradition lorsqu’elle n’a plus de regard pour nous regarder en retour ?
Les artistes répondent : on gagne en universalité.
Certains citoyens répliquent : on y perd l’incarnation.
Et la question reste entière.
Entre héritage et sensibilité : la tension moderne
Notre époque oscille entre deux exigences contradictoires :
préserver ce qui nous précède,
et accueillir ce qui vient, ce qui change, ce qui s’ouvre.
Cette oscillation se voit dans la crèche comme dans quantité d’autres débats.
Chaque tradition devient, à un moment, un miroir :qu’est-ce que nous voulons encore transmettre ?
La crèche bruxelloise tente d’universaliser un récit millénaire.
Elle affirme : la naissance, la tendresse, la vulnérabilité appartiennent à tout le monde.
Mais en retirant les visages, elle retire aussi ce que la tradition chrétienne a toujours mis au centre :Dieu fait homme, c’est-à-dire un Dieu avec un visage.
La modernité veut le symbole. La tradition veut la personne. Les deux ont raison, et pourtant elles peinent à se comprendre.
Neutraliser le sacré : symptôme ou évolution ?
Il est tentant d’y voir un signe de dilution culturelle, de neutralisation de tout ce qui dépasse la simple fonction décorative. Mais ce serait peut-être une erreur de lecture.
La question n’est pas :« La crèche a-t-elle un visage ? »Mais plutôt :« Avons-nous encore un espace pour le sacré, quel qu’il soit, dans nos villes, nos débats, nos sensibilités ? »
Car le sacré n’est pas une affaire de religion. Le sacré est ce qui résiste à la marchandisation totale, ce qui impose une pause, ce qui fait naître un silence intérieur.
Peut-être que ce qui dérange n’est pas tant le minimalisme de la crèche que l’impression qu’elle témoigne d’un monde qui a peur d’affirmer quelque chose avec clarté.
Le silence du visage absent
Et pourtant, ce silence peut aussi être une invitation. Une figure sans traits peut forcer le regard à chercher autre chose. À projeter, à interpréter, à imaginer. À entendre l’histoire autrement.
L’absence devient un appel. Non pas un effacement, mais une ouverture.
Peut-être est-ce cela qui nous trouble :le sacré n’est pas quelque chose qu’on décide, mais quelque chose qui surgit, même d’un visage absent.
En guise de conclusion : la crèche comme symptôme de nous-mêmes
Cette controverse n’est pas une guerre culturelle. C’est une question anthropologique :qu’est-ce qui fait encore signe, pour nous, dans un monde saturé d’images ?
Une crèche sans visages n’est ni une offense, ni une victoire .C’est un révélateur.
Elle nous montre que nous vivons une époque où l’on hésite entre figurer le monde et le simplifier, entre assumer nos héritages et les rendre plus neutres, plus lisses, plus universels.
À chacun de décider si, dans ce mouvement, nous gagnons en ouverture ou nous perdons en incarnation.
Mais une chose demeure :la question du visage reste la question de l’humain.
Et tant que cette question continue d’émouvoir, c’est que tout n’est pas perdu.







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