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Thaïlande : le pays suspendu, ou la beauté au bord du gouffre

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • 14 janv.
  • 3 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS


Il existe des pays qui avancent avec la force d’un récit, et d’autres qui avancent avec la beauté d’un geste. La Thaïlande appartient à cette seconde catégorie : un pays dont la douceur apparente masque un désordre intérieur qui ne dit pas son nom.

Une nation lumineuse, mais dont la lumière ne suffit plus à éclairer l’avenir.


La Thaïlande n’est pas en crise, la crise supposerait un affrontement clair, un choc aigu.

Elle est dans quelque chose de plus subtil et plus inquiétant :un flottement, un glissement silencieux, une érosion lente, qui finit par ressembler à un gouffre.


Et cette érosion n’est pas seulement sociale ou politique. Elle est aussi environnementale, profonde, irréversible et elle constitue sans doute le plus grand péril du pays.


Le pays du présent perpétuel

Certains pays vivent dans la mémoire, d’autres dans le projet. La Thaïlande semble vivre dans un présent sans bords, un présent doux et enveloppant, mais qui ne mène nulle part.

Le passé y est sacralisé, le futur redouté, le présent magnifié.

Mais un présent fermé sur lui-même finit toujours par se fissurer. Et la première fissure, ici, est celle que creuse la réalité climatique.


Une beauté menacée par ce qu’elle refuse de voir

Depuis des décennies, la Thaïlande mise sur son charme : ses plages, ses forêts, ses récifs, ses villes vibrantes. Mais c’est précisément cette beauté qu’un modèle de développement aveugle est en train de détruire.

  • Les mangroves disparaissent au profit de stations balnéaires ou d’élevages intensifs.

  • Les coraux blanchissent irrémédiablement.

  • Les plages reculent sous la montée des eaux.

  • Bangkok, construite sur un delta instable, s’enfonce et s’effondre.

  • Les particules fines étouffent chaque année des millions d’habitants ainsi que les pluies acides.

  • Le pays atteint régulièrement des niveaux de chaleur létale.


La nature thaïlandaise ne souffre plus :elle alerte.

Mais l’alerte reste souvent inaudible, étouffée par l’économie du tourisme, par la peur de menacer l’image du pays, et par cette tendance culturelle à recouvrir la douleur d’un sourire.


Une stabilité qui devient vertige

Le royaume aime l’équilibre, l’harmonie, la douceur. Mais dans un monde ravagé par la vitesse du changement climatique, vouloir rester identique devient dangereux.

La Thaïlande ne tombe pas; elle glisse. Glisse vers un avenir où certaines régions deviendront inhabitables, où les terres côtières seront submergées, où les ressources hydriques deviendront insuffisantes.

Le pays avance comme un funambule qui continue de sourire alors que la corde brûle sous ses pieds.

La beauté comme refuge… et comme piège

La Thaïlande possède une esthétique si envoutante qu’elle devient un refuge psychologique. Mais la beauté ne protège pas. Elle masque. Elle diffuse une illusion de stabilité dans un monde qui se désagrège.

L’exotisme fonctionne comme une anesthésie.

On contemple une plage sans voir l’érosion, on admire un coucher de soleil sans percevoir la toxicité de l’air, on se réjouit d’une mer turquoise sans comprendre qu’elle se vide de vie.

La beauté peut devenir un piège, lorsqu’elle empêche de regarder le réel.


Une société qui n’ose pas nommer l’effondrement

Le problème n’est pas l’absence d’intelligence collective :les Thaïlandais savent ce qui se passe, ils voient les terres salinisées, les cycles agricoles perturbés, les villages déplacés, les inondations qui reviennent chaque année avec plus de force.

Mais le débat public reste verrouillé. Les grandes questions politiques, environnementales, structurelles ne trouvent pas d’espace pour être discutées.

L’effondrement avance sans récit, parce que personne n’a le droit de dire ce qui menace.

Le gouffre : un futur que l’on refuse d’imaginer

Le vrai gouffre thaïlandais n’est pas économique ni social. Il est imaginaire.

Comment se projeter quand les cartes du territoire changent sous nos yeux ?

Comment rêver quand la montée des eaux rend peu à peu impossible le futur des villes côtières ? Comment bâtir un pays quand le climat recompose silencieusement tout ce qui le structure ?

Le gouffre n’est pas une chute. C’est une absence d’horizon.

Et l’absence d’horizon est toujours le début de l’effondrement.


Le pays suspendu

La Thaïlande possède une âme puissante, une culture magnifique, une douceur véritable. Mais elle se trouve aujourd’hui au bord d’un gouffre qu’elle n’ose pas nommer.

Pour survivre, elle devra accomplir un geste rare :regarder en face ce qu’elle a toujours évité, la fragilité de son environnement, la fin d’un modèle touristique qui la consume, et la nécessité d’un récit nouveau.


Un pays peut sourire jusqu’au bord de l’abîme. Mais il ne peut renaître qu’en acceptant de le regarder.

Le royaume thaïlandais n’est pas condamné. Il est suspendu. Et de cette suspension peut naître soit la chute, soit la métamorphose.

C’est à lui, désormais, d’inventer la suite.


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